Que suis-je ?

Publié le par Sandra

    En lisant dans la presse française un compte-rendu des déclarations de Yazid Sabeg, Commissaire à la diversité, sur les statistiques ethniques en France (Faut-il en faire ? Ne faut-il pas ? Si oui, comment les formuler ?), je n'ai pu m'empêcher de faire le rapprochement avec quelque chose ici au Royaume-Uni qui me turlupine  depuis un certain temps déjà.
    Dans le cadre de politiques de luttes contre les discriminations, notamment racistes, il n'est pas rare de trouver ici , dans un formulaire de candidature pour un emploi ou une enquête sur la qualité de la réponse des services de police à votre demande, une partie qui vous demande votre appartenance à une communauté ou à une "ethnicité". Au début, en voyant ça, je n'ai fait que me remémorer les différences entre la France et la Grande-Bretagne sur le sujet : "républicanisme" à la française empêchant de distinguer (qui est un synonyme exact de discriminer, soit-dit en passant) parmi les heureux citoyens de notre idyllique république, position un peu pompeuse et à relens gaullistes que l'on peut moquer certes mais qui depuis qu'elle a été formalisée par le Révolution Française a garanti aux minorités religieuses d'alors un 
protecteur "anonymat" devant la loi (c'est de là, si j'en crois mes souvenirs de cours d'histoire contemporaine que vient le dicton juif d'Europe centrale "Heureux comme Dieu en France"), qui était loin d'exister dans d'autres pays d'Europe. Et puis en face, le pragmatisme anglo-saxon qui pousse à prendre le taureau par les cornes et à appeler un chat "un chat", qui peut sembler un peu simpliste mais qui a le mérite d'essayer, lui, de faire quelque chose.
    Bref, je mettais mon subtil malaise initial sur le compte de mon origine franchouillarde, peu habituée à cette pratique anglo-saxonne de la statistique ethnique et de la lutte frontale contre les discriminations raciales. Et puis, quand même, quelque chose me gênait toujours. Plusieurs choses en fait. Qu'on veuille bien se pencher sur la lettre desdits questionnaires, que je retranscris ici de mémoire (je sais que ce n'est pas l'idéal). Il est demandé de se placer dans une des catégories suivantes : African, Asian (ici, cela signifie, du sous-continent indien), East Asian (ce que nous appelerions en français asiatique), Middle East (Moyen-Orient), Caribbean (des Caraïbes et des Antilles, l'immigration en provenance des ex-Indes Occidentales est significative ici), white (blanc), other (autre).
    Première chose qui chagrine dans la vision nette et sans bavure du fameux pragmatisme anglo-saxon, les différentes catégories ne sont pas de même nature : African fait référence à tout un continent, tandis que Asian, Middle East et Caribbean se rapportent à des régions supposées culturellement homogènes, la seule catégorie qui semble sous-tendre l'ensemble East Asian est l'ensemble "yeux bridés" qui ne dit pas son nom, quant à "white", il s'agit carrément d'une couleur de peau qui n'a rien à voir avec l'appartenance ethnique (Turc de Cappadoce, Sami de Laponie ou Écossais des Highlands sont tous "blancs") ou culturelle (mêmes contre-exemples). On ne peut s'empêcher de soupçonner que si les concepteurs de ces questionnaires (les différentes versions auxquelles j'ai eu accès étaient toutes semblables) se sont pris de cette manière les pieds dans le tapis, c'est qu'ils ne sont pas complètement à l'aise avec tout le bins. Au temps pour le caractère direct et pragmatique de la démarche anglo-saxonne.
    On imagine bien que les questionnaires veulent identifier des discriminations qui sont racistes, donc par définition fondées sur la méconnaissance des autres et sur l'amalgame ("Tous ces mecs à yeux bridés, moi je m'y retrouve pas là-dedans", "Non mais les Africains et les Antillais, c'est pas pareil, tu vois, les Antillais sont plus civilisés, peut-être parce qu'ils sont chrétiens. Mais pourquoi, tu t'excites, j'ai rien dit de spécial !"), d'où le découpage, un peu arbitraire en apparence, des catégories. Et en même temps, les auteurs semblent se heurter à leur souci, ma foi bien légitime, de ne pas utiliser des termes offensants. Hésitation irréductible puisque tout l'enjeu du questionnaire se situe dans l'interaction entre l'appartenance perçue par les individus à une communauté d'origines ethniques et culturelles, qu'ils endossent avec joie ou avec réticence mais qui n'a rien de négatif (elle échappe aux jugements de valeur, elle est, simplement) et la perception haineuse et déformée de l'appartenance réelle ou supposée que les discriminateurs leur assignent en se fondant sur des "indices" partiels, contestables ou erronés.
    De plus, ce découpage des origines suggère qu'il n'y a pas de racisme de blancs à l'égard d'autres blancs, en Grande Bretagne. Pas de racisme anglais anti-Irlandais ou Européens méditerranéens, mais bien sûr !
    La deuxième chose qui me chiffone, outre que j'ai du mal avec les visions fantasmées du genre "les Anglo-saxons sont efficaces et pragmatiques" qui sont bien plus souvent de vastes blagues, le truc qui me posait problème et qui s'est remis à piailler "Alert! Alert!" dans mon for intérieur à la lecture de la proposition de Yazid Sabeg de fonder les statistiques non pas sur des éléments objectifs, comme la nationalité de naissance, le lieu de naissance des parents ou le patronyme  qui risqueraient d'attiser le communautarisme (arrière Satan), mais sur le sentiment d'appartenance déclaré par les personnes interrogées, ce qui me chiffone donc avec cette histoire de questionnaire qui me dit "à quelle catégorie do you feel you belong ?", c'est mais QU'EST-CE QUE JE COCHE, MOI ? Le fait est que ma peau a une couleur que les white supremacists qualifieraient de bien blanche, mais depuis quand je me fonde sur ce que disent ces adorateurs du Ku Klux Klan pour me faire mon idée ? Je coche donc "other" et, appelée à préciser, j'indique "française".
    Au-delà de l'aspect pratique (où c'est que je mets une croix ?), je trouve offensantes et surtout inquiétantes les implications de la chose. En matière d'appartenance perçue à un groupe en général et de discriminations en particulier, il me semble qu'on procède toujours par assimilation/différenciation : je me place dans ce groupe, dont je sais qu'il est taillé de manière simpliste pour éviter la régression à l'infini, parce que dans les catégories proposées, c'est celui auquel je ressemble le plus et/ou c'est le seul qui ne provoque pas chez moi de sentiment d'étrangeté. En d'autres termes, je me sens européen devant des Africains, occidental devant des Russes, Français devant des Belges etc. Donc, ces questionnaires présupposent que je vais cocher la case "white", puisqu'ils ne me proposent pas de catégorie plus proche de moi. Eh bien moi, le truc, c'est que je me sens pas blanche. En face de quelqu'un de noir, je ne me dis pas, ou alors au tréfonds de mon subconscient et je ne m'en rends donc pas compte, "Je suis blanche et il est noir". Et ici, en Angleterre, je ne me dis pas, je suis une blanche en territoire majoritairement blanc. Vous voulez qu'on pousse, parce que soyons honnêtes, lequel des auteurs des questionnaires peut attester en me regardant droit dans les yeux que ce sous-entendu ne rôde pas autour de la formulation du questionnaire ? Je ne me dis pas je suis blanche dans un territoire majoritairement blanc donc en sécurité sauf quand un intrus noir/asiatique/arabe s'introduit dans la zone blanche. La seule chose que je me dis face à tous les gens qui vivent ici sauf les Européens continentaux émigrés comme moi, c'est je suis française face à des Britanniques, à la rigueur face à des Anglo-saxons, donc en terrain connu et aimé mais en insécurité gastronomique aigüe.
    Pour conclure, je suis d'accord avec M. Sabeg sur le fait que la France ne peut plus rester immobile face aux discriminations et qu'il faut arrêter de se tortiller le cerveau républicain et AGIR, mais je campe sur mes positions, quand on se pose la question du comment ?, les écueils exposés plus haut menacent. Et si ces formulations permettent d'éviter le communautarisme (des immigrés, puisque c'est toujours de celui-là qu'on s'inquiète), elles risquent aussi de banaliser comme aux États-Unis la notion qu'il existe une race blanche par rapport à laquelle on ne peut pas faire l'économie de se définir.

Publié dans Ici là-bas

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Abie 11/03/2009 04:00

Tutafé, mademoiselle, je ne saurais mieux dire. Enfin, je plussoie, quoi...