Élections, piège à Britons

Publié le par Sandra

    Nous sommes ici à la veille de la general election, c'est-à-dire des élections législatives qui vont renouveler entièrement la Chambre des Communes et déterminer la couleur du gouvernement dans les années à venir. Évidemment, on ne parle que de ça ici, avec la percée du Lib Dem  et l'inauguration cette année des débats télévisés entre leaders des principaux partis. Eh oui, c'est un de ces insondables mystères britanniques qui font la joie des anglophiles de tous poils, dans le pays qui a inventé la démocratie parlementaire et le débat politique, il n'y avait pas jusqu'à cette année de ces exquis débats télévisés qui produisent de temps à autres quelques sensations politiques dans les électorats occidentaux.

    Ce qui ne manque pas d'ajouter au sel de l'affaire est l'incroyable fonctionnement électoral britannique. Tous les Français expatriés n'en reviennent pas et je ne crois pas que ce soit un de ces cas où les Frenchies cèdent à leur propension à tout savoir mieux que tout le monde. J'en discutais avec une Allemande qui confessait son étonnement, particulièrement face à la terreur qui saisit les Britanniques à l'idée d'un hung parliament (parlement sans majorité absolue entraînant la formation d'un gouvernement de coalition). Bien sûr, chacun juge en fonction du système de son pays natal et la représentation proportionnelle et ses coalitions gouvernementales ne sont pas près de faire peur à une Teutonne aguerrie à cette façon de faire.

    Toujours est-il que le mode de scrutin britannique est le scrutin uninominal à un tour dans chaque circonscription locale (en anglais, constituency). D'où le paradoxe d'un parti qui est loin d'avoir la majorité des votes mais qui peut se retrouver avec la majorité des sièges. D'où aussi la nécessité de ne pas se rater et des contorsions mentales infinies pour déterminer quel vote stratégique est adapté à sa propre circonscription.

    À ce sujet et à propos du naufrage moral du Parti travailliste (Labour), des Démocrates libéraux (Lib Dem) derrière lesquels bien des gens de gauche disent qu'ils vont se ranger après treize ans de Labour, deux guerres et une crise financière amenée par le paradis financier qu'a été la City sous le New Labour et sur les raisons qu'on peut avoir de haïr les Conservateurs (Tories), voici la traduction, faite par mes soins*, d'un article de Gary Younge paru sur le site du Guardian hier mardi 4 mai 2010.

 

 

Je déteste les Tories. Et oui, c'est un réaction tribale.

Je déteste les Tories. Pas les gens qui votent pour eux. Mais les gens pour qui ils votent. Je ne prétends pas que ce soit extraordinaire comme prise de position politique. Mais comme catégorie électorale, c'est crucial. Parce que je suis sûr que je ne suis pas le seul et que c'est à peu près la seule chose qui maintient le Parti Travailliste en vie en ce moment. Et c'est assurément la seule chose qui puisse me pousser à aller voter jeudi.

Je ne fais pas une phobie à propos des Tories. Cela supposerait une réaction irrationnelle. J'ai une raison de les détester. Plein de raisons, en fait. Les mineurs, l'apartheid, Bobby Sands, Greenham Common, la vente des logements sociaux, la Section 28, le remplissage des poches des riches et le matraquage des pauvres, pour n'en citer que quelques unes. Je les déteste parce qu'ils détestent des gens qui comptent pour moi. Jeune homme, Cameron a vu la tragédie sociale de la fermeture des mines et du chômage de masse, a observé le gouvernement de Margaret Thatcher et a pensé « Voilà des gens comme j'aime ». Après bien des arguments, c'est tout ce que j'ai vraiment besoin de savoir.

Mais ce n'est pas la raison qui motive mon dégoût, c'est un tribalisme en négatif. Les Tories, comme les Travaillistes, n'existent qu'en tant que catégorie politique et électorale. J'ai grandi dans la tribu travailliste. Mais au cours des quinze dernières années, cette tribu m'a abandonné, ou plutôt a montré un tel dédain à mon égard que j'ai ressenti le besoin de partir. Ils ont fait des choses terribles auxquelles je ne voulais pas être associé. J'en suis venu à les détester, eux aussi. Mais il y avait une part de lamentation dans ma détestation. Je voulais qu'ils soient meilleurs. Je pensais qu'ils pouvaient être meilleurs. Je n'ai jamais éprouvé grand intérêt pour les Libéraux. Ce que je veux dire par là, c'est que je ne leur ai jamais accordé grande attention. Je ne voulais pas avoir de nouvelle tribu et, d'une certaine manière, ils n'ont jamais semblé assez former une tribu. Je voulais retrouver mon ancienne tribu. Cet isolement n'a pas été sans regret. Les Travaillistes m'ont laissé sans tribu. La seule manière qui me restait de me définir électoralement était en fonction de ce que je n'étais pas. Et je ne suis pas Tory.

Je ne les déteste pas parce qu'ils sont riches. J'ai grandi au milieu de gens de classe populaire et je connais maintenant aussi un bon nombre de riches. Je ne vois pas plus de valeur morale intrinsèque chez ceux qui ont peu d'argent que chez ceux qui en ont beaucoup. Le fait que Cameron soit allé à Eton est sans pertinence aucune. Il n'a pas eu le choix sur ce point. Je le déteste parce qu'il soutient les riches et qu'il veut que la vie soit encore plus facile qu'elle ne l'est déjà pour les gens qui vont à Eton.

Philosophiquement parlant, c'est une rage impuissante. Je les déteste aussi parce que pendant longtemps c'étaient eux qui gagnaient et arrivaient à convaincre plus de gens que nous en faisant appel à leurs plus bas instincts. Parce qu'ils ont réussi à transformer le pays d'une façon atroce et à reconfigurer le discours politique de manière que certaines des choses les plus scandaleuses qu'ils ont faites sont maintenant admises et banales. Et leur souvenir, et la perspective de leur politique me donnent envie de vomir.

Je ne dirais pas que c'est un sentiment politique honorable. C'est une réaction gastro-intestinale et émotionnelle. Mais c'est électoralement puissant. Car, contrairement à d'autres qui ont écrit dans ces pages, je n'arrive pas à trouver une seule raison impérative moralement de voter Travailliste. J'ai résisté à cet argumentaire à plusieurs élections. Il me vient quelques raisons pouvant pousser à voter Démocrate libéral : une amnistie pour les immigrés illégaux, la représentation proportionnelle, se débarrasser de Trident.

Le vote est toujours un équilibre entre le moral et le stratégique. Qu'est-ce que je veux, qu'est-ce que je peux avoir et qu'est-ce que je suis prêt à assumer pour l'avoir. Par le passé, l'argument en faveur du stratégique était faible, car il n'y avait aucun risque que les Tories gagnent et l'argument moral était encore plus faible, vu les antécédents du Labour. Ce n'est pas le cas cette fois.

À vrai dire, la seule chose qui excite vraiment mon intérêt à ce stade : la chose qui illuminerait vraiment mon vendredi matin serait de voir Cameron ratatiné et Osborne abattu. Les voir […] sombrer dans d'amères récriminations. Penser que si mal que ça puisse aller, on n'en est pas au point où on referait à nouveau la même erreur. C'est peut-être la pire raison de voter. Mais, à l'heure actuelle, après les avoir tous regardés pendant les débats, on a aussi l'impression que c'est la seule raison presque partout dans le pays (à part là où il y a de bons députés Travaillistes et Libéraux).

Ces sentiments sont bruts de décoffrage mais leur objet est subtil. Les Tories ne perdront pas jeudi par accident. Ils perdront à cause de gens qui font leur choix avec soin en fonction de ce qui se passe dans leur circonscription. Regardez ce qui se passe dans la vôtre et faites un choix. Je ne pense pas que ceux qui refusent le vote utile font les mijaurées. Mais je pense qu'ils ont tort.

Étant donné les difficultés de la période post-électorale, je ne suis pas convaincu que l'identité du vainqueur change grand chose. Mais pour des raisons qui ont plus à voir avec l'émotion, la vengeance et le ressentiment qu'avec l'analyse politique, je suis également convaincu que l'identité du perdant change tout.


    Avec un peu de chance, le Lib Dem sera au gouvernement et réussira à faire passer son projet de réforme électorale. On en finira alors peut-être enfin avec cette absurdité de système électoral... et je pourrai faire le grand ancien qui raconte à qui veut l'entendre qu'il a connu l'époque où il n'y avait pas de téléphones portables ni d'internet et où les Britanniques se tiraient une balle dans le pied à chaque votation populaire.

* Ce qui fait que, bien que je n'imagine pas une seconde me retrouver dans la situation d'être dépouillée des millions  de dollars générés par cette œuvre par un méchant bloggeur indélicat, je souhaiterais que ceux qui souhaitent reprendre tout ou partie de ce texte recueillent d'abord mon accord et m'attribuent la paternité de la traduction avec un lien vers ce post.

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